Notre conférencier, Professeur de Lettres Classiques, Roland
FRANKART est connu de nombreux Amis de Rimbaud : en mars 2007,
nous avons fait en car une belle ballade « sur les pas de
Rimbaud-Verlaine » de Charleville-Mézières à Rethel.
C'est au Mont-de-Jeux, qu'il nous a accueillis, où il
passe ses vacances, là où vivaient ses ancêtres .
Très vite, au cours de son exposé, on sent que, par ses
racines ardennaises et son métier de professeur de lettres,
il parle avec enthousiasme et précisions de son pays et nous
invite à une leçon de géographie, certes, mais
aussi d'histoire : ce pays frontalier a connu au moment
des « guerres » des bombardements,
des incendies ; les Allemands à l'époque anéantissaient
tous les lieux qu'ils avaient occupés. André Dhôtel
a dit de Roche en 1919 : « C'était Pompéi » à la
suite des destructions délibérées.
Quelques maisons au Mont-de-Jeux, celle de André Dhôtel,
auteur du « Pays où l'on n'arrive jamais »,
celle de Madame Suzanne Briet, conservatrice à la Bibliothèque
Nationale et trésorière des Amis de Rimbaud dans les
années 1960, une des premières biographes de Vitalie
Rimbaud Cuif, fascinée par le bleu des yeux des Cuif. N'oublions
pas non plus la maison de la grand-mère de notre trésorière
comptable organisatrice infatigable, Jacqueline Teissier-Rimbaud, une
des 2 petites-filles de Vitalie Rimbaud Cuif et fille de Frédéric
le grand frère qui vécut à Attigny à trois
kilomètres de Roche.
Mont-de-Jeux est perché sur une colline, fort heureusement pour
ces quelques maisons ; en contre bas coule l'Aisne, très
souvent en dehors de son lit. De l'autre côté de
la vallée, le village de Rilly-sur-Aisne et son église
ancienne, où Mme Rimbaud et ses filles allaient à la
messe. Vitalie, la petite sœur morte à 17 ans, dans son
journal d'adolescente, se plaignait de la fatigue du chemin car
la route de Roche à Rilly est pentue.
De Mont-de-Jeux à Roche, on descend dans la vallée puis
on remonte à Laïtou, triste trou, c'est ainsi que
Rimbaud parle de Roche dans sa lettre à Delahaye en mai 1873. « La
mother m'a mis là dans un triste trou, je ne sais comment
en sortir, j'en sortirai pourtant ». Il est en pleine écriture
d'Une Saison en Enfer . Deux « aquarelles » (en
fait des dessins griffonnés) accompagnent cette lettre :
un autoportrait avec une oie, et un dessin de Laïtou mon village.
Quand on parcourt la correspondance de Rimbaud, Roche apparaît
souvent :
- en 1878 : « aux siens » Alexandrie aussi
chaud que Roche.
- en 1880 : de Chypre où il se plaint du froid « vous
avez, bien sûr, plus chaud que moi ». Il demande des
nouvelles d'un valet de la ferme de Roche et aussi d'une
jument qui l'a transporté.
- encore une lettre où il demande de ne pas encourager son frère
Frédéric à s'installer à Roche.
- en juillet 1891 à sa sœur Isabelle « je voudrais
bien rentrer chez vous parce qu'il y fait frais, ensuite
j'ai peur que de frais il n'y fasse froid ».
- Isabelle évoque le dernier mois que Rimbaud passe à Roche
(écrit en juillet août 1891 publié beaucoup plus
tard). Elle parle de souffrances intolérables, d'ennui
mortel , « Roche lui faisait horreur »,
des tisanes de pavot à fortes doses aboutissaient à un état
de veille, un impérieux besoin de confidences. Au bout d'un
mois Arthur quitte Roche. Jean-Paul Vaillant, en 1933,
dans un Bulletin des Amis de Rimbaud, fait parler le Docteur Baudier
qui vint d'Attigny en visite à domicile auprès de ce
patient 5 fois pendant l'atroce mois de l'été 1891. Il
considère
son affection osseuse de nature tuberculeuse, parle de
sa fièvre
très élevée, de ses douleurs très vives.
Son patient est peu loquace, fait des réponses sèches.
Le médecin essaie de lui parler de sa poésie. Une réponse
: merde. « J'ai appris, dit-il, la mort de Rimbaud peu
de temps après son départ de Roche. »
Beaucoup d'auteurs ont parlé de Roche en termes très
péjoratifs.
- Suzanne Briet qui a publié « le cahier des 10 ans »,
pièce inestimable, note la laideur infâme de Roche.
- Des Ardennais familiers de Roche, amateurs de Rimbaud,
ont repris les termes de Rimbaud en les amplifiant.
- Paul Claudel en 1912 ( dans sa préface de l'œuvre
de Rimbaud) après un voyage à Roche parle de Rimbaud « un
mystique à l'état sauvage » ... Je
pose la plume, je revois le pays qui fut le sien….fournaise
et tonnerre, moisson maigre, l'Aisne glauque encombrée
de nénuphars, le funèbre canal à perte de vue,
et puis cette gare de Voncq où l'amputé attendit
la voiture qui devait le ramener chez sa mère ».
- Julien Gracq dans « En lisant en écrivant » en
vue du Balcon en Forêt, décrit l'endroit… « de
la ferme, rien ne subsiste, qu'un mur… 5 ou 6 fermes dans
un lacis de vergers et de haies, écart d'une totale insignifiance,
paysage d'ennui et de sommeil rural épais, comment a-t-il
pu revenir ici avec sa jambes coupée…son image m'obsède,
il est resté amarré à cette bauge de campagne
en forme de caveau de famille ».
- En septembre 1954 , pour le centenaire de la naissance
de Rimbaud, une grande réception à Charleville-Mézières
est organisée en présence du Ministre de l'Education
Nationale, de plusieurs députés, recteurs d'académies,
le 26 septembre un « pèlerinage à Roche » avec
le maire d'Attigny et André Dhotel devant un parterre
de Rimbaldiens, dans une grange, parle de Roche « lieu le
plus fermé et le plus terne qui soit, sur une route ignorée
de tous » mais ce jour, on voit une longue file d'autos,
très inhabituelle.
- A la place de la ferme démolie en 1918, on a construit une
laide petite maison qui fut habitée dans l'entre-deux
guerres par la Comtesse Simone de Carfort, poétesse à ses
heures. Celle-ci avait commandé une Pieta, installée
au fond du jardin, façonnée en mortier par le pâtissier
d'Attigny, Camille Renault, sculpteur naïf dont quelques
pièces sont visibles au Musée de l'Art brut de
Lausanne.
- Pierre Petitfils, ardennais rimbaldien, note « un aspect sans
relief, labours et prairies arrosés par de nombreux ruisseaux,
impression de pauvreté et de tristesse. »
- Paterne Berrichon, qui a épousé sur le tard Isabelle
Rimbaud, n'aime pas Roche qu'il qualifie de « hameau
agricole sans grand caractère, c'est la Beauce en petit.
Roche n'est rien, ni église, ni cimetière, ni mairie,
désespérante platitude. » (Depuis 1827, Chufilly
et Roche ne forment qu'une seule commune, la mairie est à Chufilly
mais le maire actuel habite Roche ; son épouse, Maryse
Aubry, a créé un musée Rimbaud dans sa maison
située juste derrière l'emplacement de la ferme
Rimbaud-Cuif. Nous l'avons visité sous sa conduite en
mars 2007).
Des rimbaldiens plus récents,
ont évoqué Roche.
- JJ Lefrère dans son livre « Rimbaud » parle
du lavoir de Roche. A la page 690, il cite l'Ardennais
qui révéla à ses
lecteurs que le poète Rimbaud avait inscrit des « fragments
poétiques » (sic). Par la suite, le syndicat d'initiative
appose une pancarte « Lavoir de Roche . La fréquentation
de ces lieux auraient inspiré Rimbaud » (re-re-sic).
- Claude Jeancolas, à propos de Roche, cite Julien Gracq « lieu
d'une totale insignifiance », parle de sentiment de
désolation qui envahit le visiteur. Il faut en être natif
pour y trouver du charme. « Champs à perte de vue,
de temps en temps des arbres pour rompre l'ennui, accrocher
l'œil
dans une mélancolie insalubre ».
Notre conférencier, qui passe souvent à Roche, se plaît
y à relever les traces du passage des « pèlerins » en
Rimbaldie, notamment les inscriptions qu'on peut lire sur le
lavoir de Roche, des farfelues, des médiocres, des inattendues.
Il fait observer que, pour échapper à la « totale
insignifiance » du « triste trou »,
il suffit de faire quelques pas sur la route qui conduit à Rilly :
un paysage qui ne manque pas de grandeur, aux confins de la Champagne
et de l'Argonne toutes proches, et de l'Ardenne plus lointaine.
Un environnement qui est loin de mériter tous ces dénigrements.
Le Professeur James Lawler remercie pour cette conférence vivante,
et termine « Vous nous faites aimer Roche, malgré tout ».
Jacqueline FOURNOUT |