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Compte rendu du 26/04/2008 au Procope

« Laïtou triste trou »,
anthologie du dénigrement de Roche par Roland FRANKART"



Notre conférencier, Professeur de Lettres Classiques, Roland FRANKART est connu de nombreux Amis de Rimbaud : en mars 2007, nous avons fait en car une belle ballade « sur les pas de Rimbaud-Verlaine » de Charleville-Mézières à Rethel. C'est au Mont-de-Jeux, qu'il nous a accueillis, où il passe ses vacances, là où vivaient ses ancêtres . Très vite, au cours de son exposé, on sent que, par ses racines ardennaises et son métier de professeur de lettres, il parle avec enthousiasme et précisions de son pays et nous invite à une leçon de géographie, certes, mais aussi d'histoire : ce pays frontalier a connu au moment des « guerres » des bombardements, des incendies ; les Allemands à l'époque anéantissaient tous les lieux qu'ils avaient occupés. André Dhôtel a dit de Roche en 1919 : « C'était Pompéi » à la suite des destructions délibérées.


Quelques maisons au Mont-de-Jeux, celle de André Dhôtel, auteur du « Pays où l'on n'arrive jamais », celle de Madame Suzanne Briet, conservatrice à la Bibliothèque Nationale et trésorière des Amis de Rimbaud dans les années 1960, une des premières biographes de Vitalie Rimbaud Cuif, fascinée par le bleu des yeux des Cuif. N'oublions pas non plus la maison de la grand-mère de notre trésorière comptable organisatrice infatigable, Jacqueline Teissier-Rimbaud, une des 2 petites-filles de Vitalie Rimbaud Cuif et fille de Frédéric le grand frère qui vécut à Attigny à trois kilomètres de Roche.
Mont-de-Jeux est perché sur une colline, fort heureusement pour ces quelques maisons ; en contre bas coule l'Aisne, très souvent en dehors de son lit. De l'autre côté de la vallée, le village de Rilly-sur-Aisne et son église ancienne, où Mme Rimbaud et ses filles allaient à la messe. Vitalie, la petite sœur morte à 17 ans, dans son journal d'adolescente, se plaignait de la fatigue du chemin car la route de Roche à Rilly est pentue.
De Mont-de-Jeux à Roche, on descend dans la vallée puis on remonte à Laïtou, triste trou, c'est ainsi que Rimbaud parle de Roche dans sa lettre à Delahaye en mai 1873. « La mother m'a mis là dans un triste trou, je ne sais comment en sortir, j'en sortirai pourtant ». Il est en pleine écriture d'Une Saison en Enfer . Deux « aquarelles » (en fait des dessins griffonnés) accompagnent cette lettre : un autoportrait avec une oie, et un dessin de Laïtou mon village.

Quand on parcourt la correspondance de Rimbaud, Roche apparaît souvent :
- en 1878 : « aux siens » Alexandrie aussi chaud que Roche.
- en 1880 : de Chypre où il se plaint du froid « vous avez, bien sûr, plus chaud que moi ». Il demande des nouvelles d'un valet de la ferme de Roche et aussi d'une jument qui l'a transporté.
- encore une lettre où il demande de ne pas encourager son frère Frédéric à s'installer à Roche.
- en juillet 1891 à sa sœur Isabelle « je voudrais bien rentrer chez vous parce qu'il y fait frais, ensuite j'ai peur que de frais il n'y fasse froid ».
- Isabelle évoque le dernier mois que Rimbaud passe à Roche (écrit en juillet août 1891 publié beaucoup plus tard). Elle parle de souffrances intolérables, d'ennui mortel , « Roche lui faisait horreur », des tisanes de pavot à fortes doses aboutissaient à un état de veille, un impérieux besoin de confidences. Au bout d'un mois Arthur quitte Roche. Jean-Paul Vaillant, en 1933, dans un Bulletin des Amis de Rimbaud, fait parler le Docteur Baudier qui vint d'Attigny en visite à domicile auprès de ce patient 5 fois pendant l'atroce mois de l'été 1891. Il considère son affection osseuse de nature tuberculeuse, parle de sa fièvre très élevée, de ses douleurs très vives. Son patient est peu loquace, fait des réponses sèches. Le médecin essaie de lui parler de sa poésie. Une réponse : merde. « J'ai appris, dit-il, la mort de Rimbaud peu de temps après son départ de Roche. »

Beaucoup d'auteurs ont parlé de Roche en termes très péjoratifs.
- Suzanne Briet qui a publié « le cahier des 10 ans », pièce inestimable, note la laideur infâme de Roche.

- Des Ardennais familiers de Roche, amateurs de Rimbaud, ont repris les termes de Rimbaud en les amplifiant.

- Paul Claudel en 1912 ( dans sa préface de l'œuvre de Rimbaud) après un voyage à Roche parle de Rimbaud « un mystique à l'état sauvage » ... Je pose la plume, je revois le pays qui fut le sien….fournaise et tonnerre, moisson maigre, l'Aisne glauque encombrée de nénuphars, le funèbre canal à perte de vue, et puis cette gare de Voncq où l'amputé attendit la voiture qui devait le ramener chez sa mère ».

- Julien Gracq dans « En lisant en écrivant » en vue du Balcon en Forêt, décrit l'endroit… « de la ferme, rien ne subsiste, qu'un mur… 5 ou 6 fermes dans un lacis de vergers et de haies, écart d'une totale insignifiance, paysage d'ennui et de sommeil rural épais, comment a-t-il pu revenir ici avec sa jambes coupée…son image m'obsède, il est resté amarré à cette bauge de campagne en forme de caveau de famille ».

- En septembre 1954 , pour le centenaire de la naissance de Rimbaud, une grande réception à Charleville-Mézières est organisée en présence du Ministre de l'Education Nationale, de plusieurs députés, recteurs d'académies, le 26 septembre un « pèlerinage à Roche » avec le maire d'Attigny et André Dhotel devant un parterre de Rimbaldiens, dans une grange, parle de Roche « lieu le plus fermé et le plus terne qui soit, sur une route ignorée de tous » mais ce jour, on voit une longue file d'autos, très inhabituelle.
- A la place de la ferme démolie en 1918, on a construit une laide petite maison qui fut habitée dans l'entre-deux guerres par la Comtesse Simone de Carfort, poétesse à ses heures. Celle-ci avait commandé une Pieta, installée au fond du jardin, façonnée en mortier par le pâtissier d'Attigny, Camille Renault, sculpteur naïf dont quelques pièces sont visibles au Musée de l'Art brut de Lausanne.
- Pierre Petitfils, ardennais rimbaldien, note « un aspect sans relief, labours et prairies arrosés par de nombreux ruisseaux, impression de pauvreté et de tristesse. »
- Paterne Berrichon, qui a épousé sur le tard Isabelle Rimbaud, n'aime pas Roche qu'il qualifie de « hameau agricole sans grand caractère, c'est la Beauce en petit. Roche n'est rien, ni église, ni cimetière, ni mairie, désespérante platitude. » (Depuis 1827, Chufilly et Roche ne forment qu'une seule commune, la mairie est à Chufilly mais le maire actuel habite Roche ; son épouse, Maryse Aubry, a créé un musée Rimbaud dans sa maison située juste derrière l'emplacement de la ferme Rimbaud-Cuif. Nous l'avons visité sous sa conduite en mars 2007).

Des rimbaldiens plus récents, ont évoqué Roche.
- JJ Lefrère dans son livre « Rimbaud » parle du lavoir de Roche. A la page 690, il cite l'Ardennais qui révéla à ses lecteurs que le poète Rimbaud avait inscrit des « fragments poétiques » (sic). Par la suite, le syndicat d'initiative appose une pancarte « Lavoir de Roche . La fréquentation de ces lieux auraient inspiré Rimbaud » (re-re-sic).

- Claude Jeancolas, à propos de Roche, cite Julien Gracq « lieu d'une totale insignifiance », parle de sentiment de désolation qui envahit le visiteur. Il faut en être natif pour y trouver du charme. « Champs à perte de vue, de temps en temps des arbres pour rompre l'ennui, accrocher l'œil dans une mélancolie insalubre ».

Notre conférencier, qui passe souvent à Roche, se plaît y à relever les traces du passage des « pèlerins » en Rimbaldie, notamment les inscriptions qu'on peut lire sur le lavoir de Roche, des farfelues, des médiocres, des inattendues. Il fait observer que, pour échapper à la « totale insignifiance » du « triste trou », il suffit de faire quelques pas sur la route qui conduit à Rilly : un paysage qui ne manque pas de grandeur, aux confins de la Champagne et de l'Argonne toutes proches, et de l'Ardenne plus lointaine. Un environnement qui est loin de mériter tous ces dénigrements.
Le Professeur James Lawler remercie pour cette conférence vivante, et termine « Vous nous faites aimer Roche, malgré tout ».


Jacqueline FOURNOUT