Notre Président, le Professeur James Lawler, demande à Madame
Mady Mantelin, de nous lire « les Chercheuses de poux ». Puis
il nous présente le conférencier Jean Pierre SIMEON, professeur
agrégé de Lettres Modernes, qui après avoir débuté sa
carrière comme enseignant à l'IUFM de Clermond-Ferrand, s'est
consacré de tout temps à la poésie. Il est actuellement
Directeur artistique du Printemps des Poètes. Jean Pierre SIMEON
a fêté le 10ème anniversaire du Printemps 2007 avec
un grand succès sur un thème choisi par lui : « Lettres
d'amour ». En 2008, c'est « L'éloge de l'autre ».
Il a écrit de nombreux livres de poésie, des ouvrages pour
la jeunesse sur la poésie et des essais poétiques. Il « baise
la chaleur des mots ».
Ecoutons maintenant notre conférencier. Rimbaud le poursuit
depuis toujours. En 1969, à l'âge de 19 ans, il achète à 1franc
un livre de poche « Illuminations » et « Saison
en Enfer » qui ne le lâche plus. Il se sent une dette envers
Rimbaud d'où sa joie de faire cette conférence, joie
et optimisme, qu'il nous communique à nous tous, très
vite et jusqu'au bout.
Tous les jeunes de 1ère et de Terminale devraient avoir Rimbaud
dans leur poche. En quoi Rimbaud nourrit-il la poésie contemporaine,
que son influence soit revendiquée ou non ? En quoi nous sommes
redevables de Rimbaud ? Nous voilà dans 4 directions.
1) Rimbaud insurgé qui se met debout et dit non, dans une rupture,
un refus provocant, contre un petit monde étroit enkysté dans
ses habitudes, c'est l'ado qui s'insurge contre un monde donné,
incarné par la parole de sa mère, par Charleville, représentation
insupportable d'un monde figé, préoccupé du bien
accumulé, d'un monde mesquin et renfermé. Beaucoup de
jeunes revendiquent cette figure de Rimbaud l'insurgé. Cette
image de Rimbaud ado qui insulte le Bourgeois a été un
grand thème « soixante-huitard » . On se souvient
de Brel : « Les Bourgeois c'est comme les cochons…. » Ce
mythique refus de l'ordre bourgeois a été indéfiniment
décliné ailleurs qu'en France, par exemple chez les poètes
américains de l'underground et l'image de ce jeune étudiant
chinois seul devant un char, est dans la même veine. Maïakovski
serait une réincarnation de Rimbaud une affirmation de la revendication
d'une prise du monde à bras le corps, une effronterie (« un
nuage en pantalon »). Son romantisme de l'absolu va jusqu'au
suicide. Un poète hongrois, Attila Joszef, un peu avant Maïakovski
se revendique plus clairement de Rimbaud. Lui aussi va mourir jeune.
Cette figure d'insurgé nourrit le dadaïsme avec sa posture
de refus, sa capacité à faire opposition, dans un grand
texte de dénégation qui dit non à tout.
2) La grande filiation avec la personne
de Rimbaud c'est « l'Homme
aux semelles de vent » celui qui part, synonyme d'au revoir,
d'adieu, conséquence assumée par Rimbaud. Le départ,
le pas vers l'inconnu, c'est la nouveauté de sa poésie
de plein pied dans l'inconnu. Il y a une obsession du mouvement chez
Rimbaud, le voyage, la fuite, les grandes marches, ses incessants départs
et retours, marches à pied, jusqu'à Paris, jusqu'en Belgique
et son départ vers le Harar. Cet appel de l'espace, du grand
dehors est quasi prophétique, le 20ème siècle
a connu des exodes, le 21ème sera le temps des grandes migrations,
des grandes marches.
Rimbaud a pensé l'homme en marche, non pas enfermé dans
ses croyances et ses traditions. Il doit partir, anticiper, son refus
de l'enfermement est la prise de conscience d'une course vers l'inconnu. « Que
ma quille éclate ». Cette course vers l'inconnu peut susciter
des inquiétudes. Le geste salvateur sera l'homme qui marche.
Pour l'orateur l'homme qui marche et qui chavire de Giacometti,
l'homme qui marche de Rodin, c'est Rimbaud. L'homme d'aujourd'hui
traverse les espaces.
3) L'héritage de Rimbaud encore plus fondamental, c'est sa poésie
qui l'illustre, sa posture du voyant. Ce qui est déterminant,
cet inconnu à explorer, le voyant est le seul à le voir.
Dans « Saison en enfer » et « Illuminations »,
un autre langage apparaît, pour dire l'autre réel dans
le réel. Il impose sa propre structure, neuve, imprévue.
Ma poésie est informe parce qu'elle ne correspond pas à vos
formes. Dans le poème « Phrases » Rimbaud nous livre
l'une de ses plus pures créations verbales, qui annonce le poème
en archipel de Char. Il est contraint d'inventer une langue neuve.
Il est tributaire de la sincérité de son courage, de
son audace à aller où personne n'est jamais allé ;
par la richesse des images, il témoigne d'une représentation
insolite du monde et de l'humain. Dans « Barbare » ( que
JP Siméon nous lit) on pourrait se représenter le monde
d'aujourd'hui, dans son mouvement perpétuel, tout cet entre
choc, cette musique, une énergie sauvage, compatible avec 2008,
grandes découvertes, grandes failles écologiques, grandes
guerres, et au milieu la douceur, comme une espérance.
4) Un apport essentiel de Rimbaud
c'est la langue libre. Bien sûr la poésie a été libérée
avant Rimbaud. La fascination de Rimbaud pour Victor Hugo, lui qui
a fait des avancées formelles audacieuses, a cassé les
alexandrins, est liée à son besoin de faire éclater
une rupture. La langue de Rimbaud a toute liberté, elle ne supporte
aucune limite, aucun tabou. Le poète doit inventer sa langue,
pour lui tout est possible.
Rimbaud écrit au rythme de ce qu'il vit intensément,
c'est un rythme neuf, inouï, c'est-à-dire au sens propre
jamais entendu.
Le 20ème siècle voit une extraordinaire explosion de
la poésie dans le monde entier, les poètes inventent
une langue insoumise, c'est une nécessité du poète
d'être sincère dans sa langue libre. Tout poète
conséquent invente sa langue, un art qui lui est propre, Rimbaud
invente un art poétique, une cohérence, une forme juste,
libère une logique dans l'illogisme, une forme dans l'informe.
Du coup, il postule, invente, désigne un autre lecteur. Qu'il
soit lu comme il doit être lu. On ne peut pas lire Lamartine
et Rimbaud de la même façon.
Le lecteur doit se faire poète, il ne doit pas s'appuyer sur
des processus de lecture habituels. Il faut des lecteurs capables de
lire le poème d'abord mot à mot au 1er degré,
et puis le relire dans tous les sens « ce veut dire ce que ça
veut dire, littéralement et dans tous les sens ». Un poème
peut avoir tous les sens qu'on veut, ce qui crée des difficultés
entre professeurs et élèves. Tout mot a plusieurs sens.
Un ciel bleu d'hiver peut évoquer le bonheur ou la tragédie.
Le sens du poème dépend du lecteur. Le jeune ado de 16
ans dans sa Bretagne peut lire Rimbaud d'une toute autre façon
que le professeur d'université. L'interprétation est
une béance, à nous de l'habiter. Le lecteur va faire
un travail de creusement, il trouve dans le poème ce dont il
a besoin pour sa vie, il trouve des hypothèses pour l'interprétation
du monde, cherche sa relation à l'Autre, chacun doit trouver
son chemin en fonction de sa recherche personnelle. On
ne peut lire Rimbaud qu'avec une empathie totale pour sa
passion et son engagement et avec notre histoire, nos blessures,
nos angoisses.
La poésie chez Rimbaud est l'expression d'un vouloir être,
d'une affirmation, d'une énergie, et jamais de découragement.
Rimbaud danse au dessus du gouffre et de l'abîme. C'est là que
se joue sa vie dans cette nécessaire effraction = fracturer
les murs, les portes, les cadenas qui nous empêchent d'avancer,
il nous réarme, il nous investit dans l'absolu.
La poésie est une insurrection, Rimbaud au lieu de se fermer
sur son territoire connu et protecteur va chercher l'ailleurs, le mouvement
perpétuel du monde adhérent à l'énergie
de la vie, un principe qui est l'alpha et l'oméga de toute l'œuvre
d'André Chédid, par exemple. Quel espoir de vivre, quelle
capacité d'amour. Les poèmes sont des présents
aux attentifs, dit Paul Celan, la poésie apprend à vivre
la relation à l'autre, à écouter, à être
attentif.
Ici se termine cette conférence qui nous rassure et a fait beaucoup
de bien à nous tous.
Notre Président demande à Jean Pierre SIMEON de nous
lire un de ses poèmes, un poème d'amour bien sûr.
Jacqueline FOURNOUT |