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Compte rendu du 15/12/2007 au Procope
Conférence de Madame le Professeur Marie Joséphine WHITAKER
"La dernière lettre d’Arthur Rimbaud du lundi 8/11/1891"



1) Le Président James LAWLER me demande de lire «Les chercheuses de poux», ce que je fais avec plaisir puisque c’est le poème de Rimbaud que je préfère.

2) Puis James LAWLER nous présente la conférencière, Marie Joséphine WHITAKER, Professeur Emérite de l’Université de Johannesburg, Amie de Rimbaud depuis un demi siècle, qui a fait sa thèse en 1959 avec le philosophe Jean Wahl. Aujourd’hui, elle s’occupe de Rimbaud et de Claudel.
Madame Whitaker commence par une observation extérieure au texte. Un critique a dit « le commentaire ne devrait pas être plus long que le texte analysé » mais dans le cas de la poésie symboliste, c’est impossible, d’où la longueur des explications du texte qui va suivre.

3) La conférencière aborde ensuite l’attitude de Rimbaud à l’égard de sa propre œuvre, à partir d’une citation d’Alfred Bardet; le patron et ami de Rimbaud apprend que son employé jouit d’une gloire littéraire en France. Il interroge Rimbaud à ce sujet. A chaque fois, il n’obtient que 3 mots «absurde, ridicule, dégoûtant». C’est la preuve du déni radical de l’œuvre par son auteur. Plusieurs opinions au sujet de son déni et de son silence ont été exprimées: Heidegger écrit « le silence de Rimbaud est un avoir dit….en d’autres termes, il cesse d’écrire parce qu’il a tout dit». Pour Michel Butor, Rimbaud n’a jamais cessé d’écrire, du Bateau ivre aux correspondances et factures pour les affaires, il s’agit d’un acte d’écriture: position difficile à accepter. Notre conférencière va s’interroger sur ce déni et ce mutisme littéraire. Rimbaud a demandé à la poésie plus qu’elle ne peut donner. Rimbaud a demandé l’impossible à la poésie, la poésie n’a pas pu lui apporter ce qu’il en attendait. L’important dans son esprit et dans l’esprit du 19ème siècle finissant, le mythe du progrès, ce mythe est appliqué par Rimbaud de façon particulière à la poésie.

4) Rimbaud attend de la poésie le renouvellement du monde. La Commune exaspère chez Rimbaud ce sentiment de renouvellement « je serai un travailleur, je travaille à me faire voyant» ( à Georges Izambard). Cette lettre montre qu’il participe à l’idée révolutionnaire. Dans les illuminations, Rimbaud veut changer la réalité, à certains moments, il croit atteindre son but, mais non, c’est le désespoir. Le travail intérieur est-il suffisant pour refaire le monde? Rimbaud est donc enfermé, recueilli dans un travail mystérieux, Claudel dit qu’il émerge de lui-même et parle son propre langage. En quoi consiste le langage, c’est Claudel qui nous donne la réponse « les images désordonnées, qui substituent à l’élaboration grammaticale, ainsi qu’à la logique extérieure une espèce d’accouplement direct et métaphysique… en laissant passer sur lui … les espèces sensibles qui accrochent et qui tirent» chez ce puissant imaginatif le mot «comme disparaissant et les deux termes de la métaphore lui paraissent presque avoir le même degré de réalité» (Claudel. Arthur Rimbaud Œuvres en prose. Pléiade 1965 pages 517-518).

Dans «Mauvais sang», Rimbaud s’interroge «qu’elle langue parlais-je?» Ce n’est pas la 1ère fois . Le 15/5/1871, il parle d’une langue comme d’un «espéranto» qui devrait réconcilier les peuples, une langue à la fois spirituelle et instrument de tout progrès, le poète serait un multiplicateur de progrès (lettre de Demeny. La Pléiade p 252) avec toujours son idée d’aller en avant.

Entre 1871-73 après une Saison, Rimbaud «agit» sur la langue elle-même, il ne pouvait pas ignorer les paroles de Victor Hugo «le mot c’est le verbe et le verbe c’est Dieu».
Agir sur la langue, transformer le mot en verbe, c’est à cela que se résume l’Alchimie. Marie Joséphine Whitaker en accord avec Yves Bonnefoy dit que l’Alchimie du verbe se produit dans le champ de la métaphore. C’est à cela que Rimbaud donne le nom «d’Alchimie». La langue est différente de la nôtre, il supprime tout sauf l’image et le symbole. Ce langage issu de l’œuvre rimbaldienne aura une longue postérité.
Ici nous sommes au cœur du message que veut nous transmettre le Professeur Marie Joséphine Whitaker sur l’importance des images et le rapport entre verbe et images. Concrètement le poète n’a pas le pouvoir de changer la vie, mais il rêve à une autre langue faite d’images qui s’associent, avec un fil qui les unit, une langue qui aurait la possibilité de transformer le réel d’où la nécessité d’étudier cette langue comme une langue étrangère, d’apprendre sa syntaxe.

Entre le 30 juillet et le 9 novembre 1891, aucun écrit, aucune lettre, on ne sait pas ce que devient Rimbaud. Dans ce dernier texte intitulé en Pléiade p707-8 «Rimbaud au Directeur des Messageries Maritimes», dont il sera maintenant question, le lecteur sait que la mort est proche. Mais le poète ne l’accepte pas tout de suite.
Il s’agit d’une lettre dictée in extremis, par un grand poète à sa sœur, mais il s’agit d’autre chose que du délire d’un mourant – la lettre se lit comme un poème en prose, d’après la conférencière.
Ici intervient la mythologie, référence constante chez le poète. Elle surgit inopinément pour traduire les angoisses des dernières heures.
Au début le moribond interroge le directeur des Messageries maritimes - imaginaires- d’égal à égal, le «directeur» qui pourrait représenter ici toutefois le maître du monde. Ici intervient la mythologie. Trois éléments: l’obole, le chien, Charron le passeur. L’obole est figurée par les sommes encore une fois imaginaires que le Directeur aurait reçues de Rimbaud et qu’il aurait mises à son compte.
L’obole est un des 3 éléments associés dans l’antiquité avec la mort qui structure la lettre. Rimbaud, peut-on penser- se pose la question « a-t-il déjà payé le prix par ses souffrances»? «je désire changer de service» il insiste, « que ce soit le service d’Aphinar», ce qui traduit son désir d’en finir, de rompre avec l’intolérable. Il ne peut plus tenir la plume, il confesse son ignorance, il est impotent…Puis vient le chien. De quel chien s’agit-il? Rimbaud utilise un euphémisme pour parler de Cerbère. Dans le désarroi dans lequel se trouve Rimbaud, le chien errant est appelé à témoin pour plaider sa cause, je suis malheureux, je ne peux rien trouver « il vous dira cela». Le chien est symbole, le lot de 12 dents l’est aussi, prétendus lots commerciaux qu’il va emporter en bateau. (Peut être le souvenir des douze sons de cloche dans Arthur Rimbaud . La Pléiade p100. Nuit de l’Enfer? Dans délires II (1873) Le Bonheur! Sa dent, douce à la mort….)

Tous les êtres ont une fatalité de bonheur. «Le bonheur était ma fatalité, mon remords. Le problème devant lequel se trouve Rimbaud? Est-ce le bonheur ou le feu où il brûlera ?
Marie Joséphine Whitaker, ici, nous livre le sens d’Aphinar, traduit pour elle par un arabophone. Aphinar en arabe signifie « y a-t-il le feu». Donc, suis-je condamné au feu? ou vais-je connaître le bonheur ? Sur cette interprétation nouvelle et séduisante se clôt la conférence.
Cette lettre a une grande valeur symbolique, tout ceci est dit en images, et le sens vient d’elles.

Jacqueline FOURNOUT