1) Le Président James LAWLER me demande
de lire «Les chercheuses de poux», ce
que je fais avec plaisir puisque c’est le poème de Rimbaud
que je préfère.
2) Puis James LAWLER nous présente la conférencière,
Marie Joséphine WHITAKER, Professeur Emérite de l’Université de
Johannesburg, Amie de Rimbaud depuis un demi siècle, qui a fait
sa thèse en 1959 avec le philosophe Jean Wahl. Aujourd’hui,
elle s’occupe de Rimbaud et de Claudel.
Madame Whitaker commence par une observation extérieure au texte.
Un critique a dit « le commentaire ne devrait pas être plus
long que le texte analysé » mais dans le cas de la poésie
symboliste, c’est impossible, d’où la longueur des
explications du texte qui va suivre.
3) La conférencière aborde ensuite l’attitude de
Rimbaud à l’égard de sa propre œuvre, à partir
d’une citation d’Alfred Bardet; le patron et
ami de Rimbaud apprend que son employé jouit d’une gloire
littéraire en France. Il interroge Rimbaud à ce sujet. A
chaque fois, il n’obtient que 3 mots «absurde,
ridicule, dégoûtant». C’est la preuve
du déni radical de l’œuvre par son auteur. Plusieurs
opinions au sujet de son déni et de son silence ont été exprimées:
Heidegger écrit « le silence de Rimbaud est un avoir
dit….en d’autres termes, il cesse d’écrire
parce qu’il a tout dit». Pour Michel Butor, Rimbaud
n’a jamais cessé d’écrire, du Bateau ivre aux
correspondances et factures pour les affaires, il s’agit d’un
acte d’écriture: position difficile à accepter.
Notre conférencière va s’interroger sur ce déni
et ce mutisme littéraire. Rimbaud a demandé à la
poésie plus qu’elle ne peut donner. Rimbaud a demandé l’impossible à la
poésie, la poésie n’a pas pu lui apporter ce qu’il
en attendait. L’important dans son esprit et dans l’esprit
du 19ème siècle finissant, le mythe du progrès,
ce mythe est appliqué par Rimbaud de façon particulière à la
poésie.
4) Rimbaud attend de la poésie
le renouvellement du monde. La Commune exaspère chez Rimbaud
ce sentiment de renouvellement « je
serai un travailleur, je travaille à me faire voyant» ( à Georges
Izambard). Cette lettre montre qu’il participe à l’idée
révolutionnaire. Dans les illuminations,
Rimbaud veut changer la réalité, à certains moments,
il croit atteindre son but, mais non, c’est le désespoir.
Le travail intérieur
est-il suffisant pour refaire le monde? Rimbaud est donc
enfermé,
recueilli dans un travail mystérieux, Claudel dit qu’il émerge
de lui-même et parle son propre langage. En quoi consiste le langage,
c’est Claudel qui nous donne la réponse « les
images désordonnées, qui substituent à l’élaboration
grammaticale, ainsi qu’à la logique extérieure une
espèce d’accouplement direct et métaphysique… en
laissant passer sur lui … les espèces sensibles qui accrochent
et qui tirent» chez ce puissant imaginatif le mot «comme
disparaissant et les deux termes de la métaphore lui paraissent
presque avoir le même degré de réalité» (Claudel.
Arthur Rimbaud Œuvres en prose. Pléiade 1965 pages 517-518).
Dans «Mauvais sang», Rimbaud s’interroge «qu’elle
langue parlais-je?» Ce n’est pas la 1ère
fois . Le 15/5/1871, il parle d’une langue comme d’un «espéranto» qui
devrait réconcilier les peuples, une langue à la
fois spirituelle et instrument de tout progrès, le poète
serait un multiplicateur de progrès (lettre de Demeny. La Pléiade
p 252) avec toujours son idée d’aller en avant.
Entre 1871-73 après une Saison, Rimbaud «agit» sur
la langue elle-même, il ne pouvait pas ignorer les paroles de Victor
Hugo «le mot c’est le verbe et le verbe c’est
Dieu». Agir sur la langue, transformer
le mot en verbe, c’est à cela
que se résume l’Alchimie. Marie Joséphine Whitaker
en accord avec Yves Bonnefoy dit que l’Alchimie du verbe se produit
dans le champ de la métaphore. C’est à cela que Rimbaud
donne le nom «d’Alchimie». La langue est
différente de la nôtre, il supprime tout sauf l’image
et le symbole. Ce langage issu de l’œuvre rimbaldienne aura
une longue postérité.
Ici nous sommes au cœur du message que veut nous transmettre le
Professeur Marie Joséphine Whitaker sur l’importance des
images et le rapport entre verbe et images. Concrètement le poète
n’a pas le pouvoir de changer la vie, mais il rêve à une
autre langue faite d’images qui s’associent, avec un fil
qui les unit, une langue qui aurait la possibilité de transformer
le réel d’où la nécessité d’étudier
cette langue comme une langue étrangère, d’apprendre
sa syntaxe.
Entre le 30 juillet et le 9 novembre 1891, aucun écrit, aucune
lettre, on ne sait pas ce que devient Rimbaud. Dans ce dernier
texte intitulé en Pléiade p707-8 «Rimbaud au
Directeur des Messageries Maritimes», dont il sera maintenant
question, le lecteur sait que la mort est proche. Mais le poète
ne l’accepte pas tout de suite.
Il s’agit d’une lettre dictée in extremis, par un
grand poète à sa sœur, mais il s’agit d’autre
chose que du délire d’un mourant – la lettre
se lit comme un poème en prose, d’après la conférencière.
Ici intervient la mythologie, référence constante chez
le poète. Elle surgit inopinément pour traduire les
angoisses des dernières heures.
Au début le moribond interroge le directeur des Messageries maritimes -
imaginaires- d’égal à égal, le «directeur» qui
pourrait représenter ici toutefois le maître du monde. Ici
intervient la mythologie. Trois éléments: l’obole,
le chien, Charron le passeur. L’obole est figurée
par les sommes encore une fois imaginaires que le Directeur aurait reçues
de Rimbaud et qu’il aurait mises à son compte. L’obole
est un des 3 éléments associés dans l’antiquité avec
la mort qui structure la lettre. Rimbaud, peut-on penser-
se pose la question « a-t-il déjà payé le
prix par ses souffrances»? «je désire
changer de service» il insiste, « que ce soit
le service d’Aphinar», ce qui traduit son désir
d’en finir, de rompre avec l’intolérable. Il
ne peut plus tenir la plume, il confesse son ignorance, il est impotent…Puis
vient le chien. De quel chien s’agit-il? Rimbaud utilise
un euphémisme pour parler de Cerbère. Dans le désarroi
dans lequel se trouve Rimbaud, le chien errant est appelé à témoin
pour plaider sa cause, je suis malheureux, je ne peux rien trouver « il
vous dira cela». Le chien est symbole, le lot de 12 dents
l’est aussi, prétendus lots commerciaux qu’il va emporter
en bateau. (Peut être le souvenir des douze sons de cloche dans
Arthur Rimbaud . La Pléiade p100. Nuit de l’Enfer?
Dans délires II (1873) Le Bonheur! Sa dent, douce à la
mort….)
Tous les êtres ont une fatalité de bonheur. «Le
bonheur était ma fatalité, mon remords. Le
problème devant lequel se trouve Rimbaud? Est-ce le bonheur
ou le feu où il brûlera ?
Marie Joséphine Whitaker, ici,
nous livre le sens d’Aphinar,
traduit pour elle par un arabophone. Aphinar en arabe signifie « y
a-t-il le feu». Donc, suis-je condamné au feu? ou
vais-je connaître le bonheur ? Sur cette interprétation
nouvelle et séduisante se clôt la conférence.
Cette lettre a une grande valeur symbolique, tout
ceci est dit en images, et le sens vient d’elles.
Jacqueline FOURNOUT |